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  • Julie Lemaitre

La réceptivité

Mis à jour : mai 6




Lorsque je mène une relaxation lors de mes cours de yoga, je suis toujours très émue et impressionnée de l'ambiance qui règne dans le collectif des êtres présents. Cette ambiance s'installe lorsque la majorité d'entre eux, a tout simplement changé d'état de conscience. Ils sont dans une ouverture, une sensibilité différente à eux même et aux monde. Je mesure souvent à quel point mon pouvoir est grand dans ces moments là et cela m'invite à mesurer mes mots, voir à me taire, à m'incliner un peu plus bas. Je me rends compte à quel point chaque mot, chaque indication que je donne dans ces moments là, est bue par le corps entier de celui qui le reçoit. Je mesure à ce moment là l'incroyable confiance qu'ils ont mise en moi et la responsabilité que j'ai de "prendre soin" avec un grand S de ce qu'ils acceptent d'ouvrir.


Et je pense alors à la femme enceinte qui, elle, est quasiment constamment dans cette état modifié de conscience et encore plus lors de l'accouchement. Quelle immense responsabilité avons nous alors, nous, entourage proche, famille, amis, soignants, accompagnants.

Cette capacité immense de captation, ce don de recueillir le monde en elle, la femme enceinte en fait cadeau à chaque personne qui la croise. Qui n'a jamais été ébloui par le rayonnement d'une passante enceinte? Mais nous, que donnons nous, savons nous nous adapter à ces présences si particulières?

La médecine chinoise, dit que le pouls d'une femme enceinte est le même que celui d'un être "éveillé" ou d'un être en train de mourir. C'est une des preuves tangible de cet état de conscience modifié que vit la femme enceinte.


Cette état modifié, s'exprime entre autre par une sensibilité, une réceptivité accrue. Tous les sens sont plus forts, plus éveillés. Les émotions aussi sont plus à fleur de peau. Tous semble plus large et aussi plus poreux. Cet état peut être parfois dur à vivre car c'est un état nouveau que la plupart des femmes n'ont jamais expérimenter avant. C'est déconcertant.

Cette nouvelle réceptivité accueil autant les impressions venant du monde extérieur que celle venant du monde intérieur. M. Bydlowski (psychiatre, psychanalyste) parle de la " transparence psychique de la femme enceinte". Pour elle, lors de la grossesse et même après, l'opacité entre conscient et inconscient s'amoindri, laissant revenir à la surface des conflits internes et mémoires prêtent à être réactivées, remise en sens et en mouvement. Pour elle, cette malléabilité psychique de la grossesse est l'occasion d'une rencontre intime avec soi même et de la résolution naturelle de ces conflits internes.


La femme à besoin de se nourrir encore plus que d'habitude de choses inspirantes, de s'entourer de gens qui lui font du bien. Il n 'y a plus à tortiller. Elle a besoin d'affirmer ce qui est bon pour elle, sans quoi elle se sentira vite déborder par trop de sensations et d'émotions fortes et envahissantes, difficiles à gérer.


On a l'habitude de parler de l'état étrange de la femme enceinte, mais plutôt comme d'un fardeau ou de quelque chose de lourd et d'un peu chiant. Alors que c'est un immense cadeau, si l'on arrive à se caler sur sa "longueur d'onde".

Il faut indéniablement quitter son ancienne façon d'être au monde et oser, accepter de se dilater un peu plus, de gagner en fluidité. Se laisser percevoir, se laisser s'agrandir.

En yoga maternité beaucoup des pratiques vont dans ce sens. Et c'est très facile pour une femme enceinte de changer d'état de conscience et de se glisser dans ses sensations. Beaucoup plus facile que pour les conjoint(e)s et la prof! La femme enceinte est naturellement une yogi (souple ou non, cela n'a rien à voir avec ça!) et son bébé qui est naturellement dans l'état de yoga est son meilleur guide.

En pratiquant le yoga, la femme va pouvoir apprivoiser cet état nouveau, jouer avec et transformer cette sensibilité accrue en atout plutôt qu'en problème.


Bien sûr une grossesse est un chemin avec des creux et des bosses et il y aura forcément des passages inconfortables voir douloureux. La maternité est une longue transformation, dont l'apothéose est l'initiation de la naissance. Toute transformation comporte son lot de doutes, d'inconforts, le souffrances, de peurs...

La maternité n'est pas (que) une femme ronde et souriante dans un champs de coquelicots au soleil couchant! C'est aussi la sensation de se liquéfié dans son jogging, les cheveux gras, avec l'envie de ne rien faire. C'est aussi la sensation d'être une baleine échouée. C'est aussi la sensation de ne plus se reconnaître, de ne plus se comprendre. C'est aussi la peur immense de ne pas y arriver, de ne pas être à la hauteur... la liste est longue.

Mais en restant au plus prés de son état de réceptivité incroyablement sensible et ouvert, la femme peut toucher à une autre dimension de la vie, tellement vibrante et joyeuse. Les expériences inconfortables se transmutent alors plus facilement et s’intègre dans un vécu global d'une maternité vivante et consciente.


Ce changement d'état commence dés la grossesse et se poursuit dans la période post natal. Un des buts de ces modifications est d'aiguiser la réceptivité de la femme pour installer une communication optimale entre le nouveau né et sa mère. En effet, la mère va devoir communiquer avec son nouveau né de manière infra verbale. Le langage sera corporel, vibratoire, instinctif. Pour faciliter cela, pendant la grossesse, l'accouchement et après, le cerveau de la femme se modifie.


Une étude américaine datant de 2017* montre que les structures du cerveau responsable de l'empathie et du lien affectif sont profondément modifié au cours de la grossesse et pendant les deux années suivant la naissance d'un enfant. Ces structures sont beaucoup plus actives, il y a une réelle augmentation des connexions dans ces sphères corticales. .

Cette étude met en lumière la métamorphose profonde du devenir mère, jusque dans la structuration de l'architecture du cerveau.

Cette métamorphose est au service de la nature et du lien à l'autre. Ce nouvel agencement du cerveau montre que la femme installe un système interne parfait pour pouvoir comprendre, sentir et répondre aux besoins de son bébé.

Cette étude révèle qu'une femme qui vient de mettre au monde un enfant acquière des compétences nouvelles dont principalement une plus grande intersubjectivité. En devenant mère la femme reçoit le don de pouvoir accorder une plus grande place en elle à l'autre. Don qu'elle gardera indubitablement pour le restant de ses jours.


 "Ces deux premiers mois, je n’étais au monde qu’à demi, n’entendant qu’à demi ce qu’on me disait, ne voyant qu’à demi les gens, lisant mal les livres. La moitié de mon cerveau était à lui : avait-il assez chaud, respirait-il bien, ne l’avais-je pas entendu geindre ? […] C’était une forme de folie. J’étais en contact permanent avec un autre monde, comme une extraterrestre percevant sans répit, dans sa boîte crânienne, les échos de sa planète d’origine. J’étais douée d’ubiquité, de suprasensitivité. »


"Le bébé dort dans une pièce calme et fraîche, à l'abri des chats et des courants d'air. Plusieurs portes nous sépare. Pourtant je sens son réveil. Je me lève. Il vient d'ouvrir les yeux. Il joue avec ses mains, il chante, il ne pleure pas encore. Une horloge de plus bat elle dans mon cerveau? Un sixième sens m'est il échue, qui percevrait sans que je le sache, sans que je les guettent, ses variations au fond de la maison. Comme si le bruit des arbres, des oiseaux, du vent, se doublaient d'une fréquence intime, d'une autre façon d'écouter."


("Le bébé" de Marie Darrieussecq)


l y a peut être là , l'un des grands cadeaux de cette métamorphose maternelle. Nous sommes remis à notre place d'humain. Nous quittons l'attention fébrile à notre nombril (ego) , pour être remis à notre place de passeur. Non pas de créateur omnipotent , mais simplement de passeur.


Qu'il serait bon d'honorer un peu plus, dans nos sociétés si pressées, la magie de la maternité, où la femme vit dans un espace temps transformé. Si elle est assez entourée, sécurisée, la femme devient vectrice de qualités qui sont en train de dépérir à l’échelle sociétale: Empathie, réceptivité, écoute...

Remettre au centre des préoccupations, ces phases si sensibles de la vie, ne serait-ce pas réinscrire un peu plus ces tendres qualités dans nos valeurs humaines collectives?



*Pregnacy leads to long lasting changes in human brain structure. Nature neuroscience 2017. Par Hoekzema E, Barba-Müller E, Pozzobon C et Coll.


Dessins: Gabrielle Descours

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