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  • Julie Lemaitre

L'initiation

Mis à jour : mai 6



"L'aspiration a l'initiation est universelle et c'est un besoin vital pour chacun" SantKeshavadas.


Depuis toujours, les différentes sociétés humaines se sont construites avec et autour de rituels et d'initiations. Ces rituels ont été et sont toujours pour certaines cultures, les repères qui jalonnent et rythment la vie d'un être humain, créant un lien tangible entre le visible et l'invisible. Ramenant l'homme à sa condition d'infiniment petit, mais aussi d'infiniment grand, relié à la terre, au vivant et au cosmos.

Il y a à peine 100 ans, notre société était encore calée sur la chrétienté et ses rituels. Les repères individuels et collectifs étaient tous régis par les codes de la religion. La messe le dimanche, les mariages, baptêmes, communions, les heures sonnées par les cloches, le calendrier avec ses fêtes et célébrations...Dans un temps encore plus lointain, ils y avaient d'autres cultes, d'autres célébrations, d'autres manières de marquer les passages, les étapes de la vie. Mais partout, en tout temps, les rituels étaient présents.


Aujourd'hui, en occident, le rituel est plutôt synonyme de superstition, voir d'obscurantisme ou de délire new-age. Les années de chrétienté marquées d'abus de pouvoir, de guerre, et autres traumatismes, on fait perdre à l'église la place-forte qu'elle possédait. Elle a été détrônée, sous la poussée d'un besoin légitime de liberté. Nous avons eu besoin de séparer le profane du sacré, d'établir la laïcité, de trouver d'autres repères, de nous émanciper de ce pouvoir qui a laissé à bon nombre d’occidentaux un goût amer et un rejet de la spiritualité dans sa globalité.

Or, cette désacralisation, dé ritualisation que nous vivons aujourd'hui dans nos sociétés est nouvelle dans l'histoire de l'humanité. C'est du jamais vu! Et elle n'est pas sans conséquences.

Si l'on ramenait la présence de la vie humaine sur terre, à l'échelle de temps d'une journée, ce temps dé-ritualisé que nous vivons correspondrait à 40 secondes.

Et devinez quoi ? Si l'on ramène sur cette échelle d'une journée, le temps où la naissance s'est médicalisé, cela correspond aussi à 40 secondes.

40 secondes qui ont aussi vu naître l’industrie agro-alimentaire et autre "merveilles" des temps modernes.

40 secondes, où nous avons eu besoin de nous défaire des dogmatismes religieux et autres formatages sociétaux ! Merveilleuse liberté retrouvée ! Mais dans ces 40 secondes, nous nous sommes un peu perdus. Nous sommes allées trop loin dans notre désir de séparer le profane du sacré, dans notre besoin de maîtriser, de mécaniser, de dominer. On s'est emballé, on s'est carrément trop emballé! On a perdu le fil. Le fil qui nous reliait au vivant, à la simplicité du rythme humain, relié au rythme global du vivant.

Et la naissance, comme tous les passages de la vie humaine, à suivi le fil, nous l'avons peu à peu désacralisé.


Alors ne nous trompons pas, dans ces 40 secondes, il y a aussi du bon, tout n'est pas à jeter.

Mais la perte de "sens" qui est présente aujourd'hui chez beaucoup d'entre nous est l'une des conséquences de cette désacralisation de nos sociétés occidentales. Malgré tout, il y a un frémissement de changement qui s'opère, il y a des lignes fragiles qui bougent, de plus en plus de personnes qui cherchent du "sens", qui cherchent à recréer ces liens perdus avec le vivant. Qui aujourd'hui, n'a pas senti cette poussée intérieur puissante et pas toujours confortable , ce besoin de "reconnection"?

Toutes les initiations ont été créées sous l'impulsion de ce besoin humain fondamental et universel. Nous sommes des êtres de symbole, nous avons besoin de sens, de liens, de poésie, de beauté, d'inspiration , nous avons besoin de matérialiser au-dehors, les paysages intérieurs que nous traversons.


J'ai vu récemment un très beau film de Cécile Faulhaber "L'autre connection". J'ai envie d'évoquer ici un des passages du film où le directeur de l'école canadienne, dont il est question dans ce documentaire, parle des rituels. Dans cette école, les enfants apprennent en liberté dans la nature sauvage deux jours par semaine. Les enseignements proposés sont inspirés, en partie, de la culture des peuples dits premiers. Pour ce directeur, le fait de pratiquer des rituels, aide profondément les enfants à se construire, à se repérer, à se structurer. Pour lui, dans les cultures désertées par les initiations, comme la nôtre, les jeunes et en particuliers les adolescents sont toujours soumis à cette pulsion, ce besoin de matérialiser les passages (de l’enfant à l'adolescent, de l'adolescent au jeune adulte) qu'ils traversent. Mais comme rien n'existe, ils le créer comme ils peuvent et cela passe souvent par des conduites à risque(conduire vite, boire, se droguer, pratiquer des sports extrêmes...). Car leur pulsion est juste! Ils sentent qu'ils ont besoin de se confronter au danger, de se frotter à la mort pour s'initier. Ils ont besoin de pouvoir mourir à ce qu'ils sont pour créer à partir de quelque chose de nouveau en eux. On retrouve cette notion de mort ou de danger dans tous les rituels initiatiques. Il y a besoin de se confronter à un risque, à quelque chose d'assez puissant pour faire tomber nos vieilles carapaces.

C'est cela le sens de l’initiation. Le rituel amène vers cette transformation nécessaire, mais dans la sécurité et accompagné par la communauté qui valide le passage de l'adolescent. Il est ainsi reconnu dans son besoin autant que dans ce qu'il est. Combien d'entre nous, sont toujours, des années plus tard, dans cette quête de reconnaissance ? Dans ce manque, cette sensation, de ne pas avoir était suffisamment accompagné, honoré, reconnu ?

Et en regardant le documentaire en question, on ne peut que constater que le simple fait d'acter et de vivre ces rituels, change tout, absolument tout.


La chance des femmes, c'est qu'elles ont la possibilité d'enfanter. La naissance reste un des derniers rituels encore debout. Malgré la médicalisation croissante, le rituel perdure toujours, tant bien que mal, puisqu'il se vit dans le corps de la femme. Mais jusqu'à quand?

L'accouchement est intense aussi pour cela, parce que la femme doit passer "cette épreuve de feu". Ne faut-il pas au moins ça pour se préparer à cette vie si riche et ardue de parents ?L'accouchement à vocation de faire naître l'enfant, mais aussi d'amener la femme vers cette nouvelle forme d'elle-même, vers la mère qu'elle devient. La naissance est un passage, il y a bel et bien un avant et un après cette expérience. Rituel universel, nécessaire, présent depuis la nuit des temps, partager avec tout les mammifères de la terre.


Pour vivre cette expérience dans sa dimension initiatique, il n'y a rien de compliqué, ce n'est pas de mettre une bougie ou de chanter, d'accoucher chez soi ou en maternité, avec ou sans péri, qui changera les choses. Ce qui changera les choses, c'est le simple fait d'avoir conscience de la sacralité de l'expérience. Cette conscience de la femme et du couple suffit souvent à la mise en place de conditions particulières, à leur image, qui leur donne les moyens de se réapproprier la naissance de leur enfant. Quand je dis conscience, je ne parle pas d'un savoir mental et théorique, mais bien d'une intégration viscérale, sensitive, incarné, de cette dimension sacrée et initiatique de la naissance.


Andrew Still, le créateur de l'ostéopathie disait cette phrase que je trouve si juste :"Je trouve en l'homme un univers en miniature. Je trouve le mouvement, la matière et l'esprit". Pour entrapercevoir la dimension initiatique de la maternité et de la naissance, on peut simplement s'intéresser à la physiologie du corps. On s’aperçoit alors de la perfection absolu du déroulement de la grossesse et de la naissance. Comment chaque hormone, chaque cellule suit un programme préétabli d'une justesse époustouflante. Cette constatation nous ramène dans un état que l'on connaît, le même que lorsque l'on tombe en admiration devant un arbre centenaire ou un coucher de soleil. Cet éblouissement devant la nature, qui transforme l'instant et nous fait nous sentir en quelque respirations un peu plus relié et vivant. Et bien, on peut facilement éprouver cet état devant le spectacle et le déroulement de ce chemin de naissance. La nature a tout prévue! Comment un plan aussi parfait est il possible ? Mystère...

Pour renouer avec cet état de nature en elle, il faudra évidemment à la femme enceinte, passer par le corps, y être attentive encore plus que d'habitude. La réceptivité de la femme enceinte est bien plus forte que les autres êtres humains et ce n'est pas pour rien. C'est en partie pour l'inviter à investir un peu plus sa sensorialité, l'intelligence de son corps et l'inviter à constater le mystère, le divin (appelez le comme vous voulez) caché en elle. C'est par là qu'elle pourra attraper le fil de son initiation !


On peut observer que la plupart des rituels existants ou ayant existé dans le monde, demande à l'être qui le vit d'accéder à un état de conscience modifié. Cet état est recherché aux travers de différents biais, passant de la musique (chant, tambours...), des pratiques corporelles, respiratoires, à la prise de plantes psychotropes. Cet état de transe permet d’accéder à un "entre deux" où la limite entre le visible et l'invisible est beaucoup moins marquée et où la transformation, la mutation de l'être est réalisable.

Dans le rituel de la naissance, les hormones naturelles pulsées par la femme lui permettent peu à peu de changer d'état de conscience. L'enfantement se vit dans cet état modifié où la femme accède à un état d'ouverture autant physique que psychique et énergétique. L'enfantement, quand il est vécu dans sa physiologie, est une véritable transe.

Cet état de transe est indubitablement une porte vers l’initiation.


Le professeur Odent à étudié de prés ce phénomène et de nombreuses études montrent que pendant l'accouchement la femme met au repos son néo-cortex (régissant le raisonnement, l’inhibition, le contrôle des actions, la prise de décision, etc.) et active son cerveau limbique ou somato-sensoriel (zone recevant les informations provenant de la surface du corps, zone des émotions, du plaisir). Michel Odent note que dans un accouchement physiologique "non perturbé", la femme change de comportement. Elle ne se soucie plus du regard extérieur, elle gémit, crie, danse, ne parle plus, semble dans sa bulle, avec un comportement quasi "animal".


De nombreuses études ont récemment étaient faites sur la transe chamanique, notamment sous l'impulsion de la chamane occidentale Corine Sombrun. Les résultats obtenus par le professeur Flor-Henry indiquent que l'état de conscience lors d'une transe chamanique (enregistrer par un EEG) passe d’un mode de pensée analytique à un mode de pensée plus intuitif, tourné vers l’expérience immédiate. Ceci grâce à une désactivation du néocortex et une activation du cortex postérieur dit limbique. Soit exactement comme lors d'un accouchement! Et dans des proportions similaires.

Il est donc indiscutable que la femme qui vit un accouchement physiologique (j'insiste sur l'accouchement physiologique, car dans le cas d'un accouchement "perturbé" par diverses sources extérieures, ce processus n'est pas forcément à l'œuvre) accède à un état de transe. Etat bien connu par toutes les cultures où les rituels perdurent et où le passage entre visible et invisible est mieux connu et maîtrisé.

Il n'est donc pas étonnant que dans nos cultures désacralisées, cette état "transique" de la femme qui enfante, ne soit pas vraiment connu, ni recherché. Avant les récentes études sur la transe chamanique, celle-ci était considérée comme un vague folklore de sauvage. On constate aujourd'hui qu'il y a une vrai maîtrise du corps et de l'énergie à l'œuvre, une réelle connaissance qui va bien au-delà de nos certitudes cartésiennes et scientifiques.

Cet état de transe fait peur, car il nous confronte à un monde qu'on ne connaît pas et qu'on a mis à distance depuis longtemps dans nos sociétés.

Nous les femmes, sommes les chanceuses détentrices de cette capacité à accéder facilement à "d'autres mondes", d'autres espaces du vivant.

Profitons de la chance qui nous est offerte et osons l'initiation!


"Court-circuiter les initiations les plus sacrées de la Nature a de profondes conséquences à long terme : cela affaiblit notre capacité innée à devenir des individus aimants et doués de compassion, capables plus tard de prendre de bonnes décisions dans leurs vies sociales" Richard Moss


Toutes les femmes et tout les hommes qui ont vécus un accouchement vous diront que tout a été transformé, au moment où ils ont plongé les yeux pour la première fois, dans le regard de leur nouveau-né. La plupart vous diront qu'ils ont senti qu'ils touchaient à un grand mystère ou à une magie, ou à quelque chose de sacré, même les plus indécrottables cartésiens! Car la naissance à cela de majestueux qu'elle nous ramène tous, de manière universelle et puissante, à la sacralité de la vie.

Si nous souhaitons ré-inviter la dimension du sacré dans nos sociétés, ne doit-on pas commencer par sauver ce dernier rituel à l'oeuvre qu'est la naissance, si évident dans sa portée initiatique?

Reconquérir, ré-investir ce morceau de réel, cette expérience, la ré-investir à l'échelle individuelle et collective, fait parti de ces petits actes qui rafistolent notre lien au vivant.






Mais comment faire pour symboliser ces passages ? Naissance, post-partum, mort, adolescence, lien d'amour en couple, séparations...Pas si facile de ré-inventer tous les rituels. S'inspirer des peuples premiers, des rituels ancestraux, de certains rituels religieux ? Ça a du sens, car cela nous relie à nos racines, à ce qui a été construit avant nous, mais ça peut faire peur à certains.. Et puis s'y reconnaît-on vraiment?

Comment peut-on retrouver ce lien au vivant sans tomber dans la caricature, dans le déjà fait ?C'est notre grand défi actuel. Nous voyons bien que "sans rien" nous somme comme mort à nous-même, déconnecté,  en manque de sens...Mais nous n'avons pas encore redéfini les lignes d'un lien au sacré et au vivant fertile et libre autant que structurant et partageable.

Il suffit parfois d'un rien pour inviter le sacré, un arrêt, un pas en arrière, un retour à soi, la conscience de l'instant, une écoute et en un rien de temps, tout se rassemble, se relie...


Pour moi, cette créativité nouvelle est possible. Après, avoir parlé de la naissance, j'ai envie de vous parler de l'autre passage, celui vers la mort ; par un exemple vécu.

Des amis proches ont perdu, il y a quelques années, leur fils la veille de ses 1 an. Sa maman Amande, a transformé sa souffrance à travers un film magnifique "Et, je choisis de vivre". Pour moi, les derniers jours de vie de Gaspar, son enterrement et la période qui s'en est suivi, ont étaient bouleversants. Mais pas (que)"souffrants". Bouleversant en partie parce que son passage s'est vécu au travers de rituels "réinventés". Tout, dans la cérémonie de son enterrement a été vibrants d'amour. La communauté que nous formions autour des parents de Gaspar s'est soudée comme jamais, pour mieux les porter. Mais nous avons pu le faire grâce à eux, grâce à la confiance qu'ils ont mis en nous, grâce à leur ouverture et à leur foi en la vie. La mort de Gaspar a créé comme un grand vide, un vide sidéral qui a été entièrement rempli d'amour, d'un amour d'une densité démesuré, comme on en voit peu, comme on en voit peut être qu' à la naissance d'un enfant.

Deux passages, vie, mort, pour la même intensité d'amour.




Depuis Amande et Guillaume ont eu à cœur de célébrer le passage de leur fils, tous les deux ans en réunissant tous les amis et la famille pour un week-end de fête et de partage autour d'un thème précis: l'amour, la mort...Ils organisent des ateliers, des jeux, des partages en tout genre, pour mieux se relier, pour goûter un peu mieux à cette force qui nous unis et qui a la couleur de Gaspar. C'est pour moi , un exemple parmi d'autres, des "nouveaux rituels", qui ré-enchantent, ré-inventent, notre façon d'être au monde.


Libre à chacun d'être le créateur conscient de tous ces passages qui font de nous des humains.

Celui de la naissance étant, il me semble, le plus facile d’accès puisque tous les repères du rituel sont déjà inscrits au cœur de chaque femme.

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