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  • Julie Lemaitre

Une naissance à la maison. Témoignage: La naissance de Gaël. Par Ariane Louis

Mis à jour : mai 6


Dessin: Gabrielle Descours


Dimanche 14 janvier:

Dans la matinée, je commence à sentir quelques contractions. Assez fortes pour que je les remarque, pas assez pour que je doive m'arrêter dans mon activité. Une petite pointe d'excitation monte, rapidement refrénée par ma raison : je me rappelle les paroles de Sybille :

« Ce n'est pas parce que les contractions commencent que l'accouchement est imminent. Le pré-travail peut parfois durer plusieurs jours ! ». Alors, je n'en parle pas à Léo, de peur qu'il s'emballe : je préfère attendre de voir ce qui se passe en moi.La journée se passe, ponctuée par ces serrements dans mon ventre. J'ai envie de balade, il fait très beau, d'aller loin dans la nature. Mais je n'ose pas de peur que le travail commence trop loin de la maison !Le soir, au dîner, je sens que l'intensité augmente doucement. La fréquence aussi : d'une contraction toutes les heures ou deux, je passe à deux voire trois contractions par heure. J'ai aussi besoin de respirer plus profondément, de faire bouger mon bassin pour traverser la contraction. C'est le moment d'en parler à Léo : comme je l'imaginais, je sens le pic de stress et d'excitation monter en lui immédiatement. Mais je n'ose toujours pas croire que ça a vraiment commencé ! Par superstition, par peur d'être déçue. Attendons de voir.


La soirée se passe : je couche Elsa, avec l'arrière-pensée que c'est peut-être la dernière fois que je la couche en tant qu'enfant unique. Puis, instinct de nidification oblige, je veux terminer les trucs qui traînent, mais juste au cas où : je fais de la paperasse et des mails jusqu'à 23h !

A ce moment-là, l'intensité a encore augmenté. Je suis assise sur mon ballon, à faire des 8 en permanence, mais je ne ressens pas le besoin de faire des sons. Par contre, c'est sûr, je n'arriverai jamais à dormir… ça y est, l'excitation monte, cette fois je sens que c'est bien le chemin de l'accouchement qui a commencé. J'ai envie de regarder un film, pour détourner un peu mon mental et ne pas trop me focaliser sur l'avancée du travail. Et aussi pour passer un peu le temps ! Léo s'étonne, à cette heure-ci ?! Il doit vraiment se passer quelque chose… Nous regardons « Aya de Yopougon ». Je ne suis ni vraiment dans le film, ni vraiment dans les contractions : un entre-deux un peu bizarre. A la fin du film, je vais prendre un bain pendant que Léo prépare la chambre et le lit. Je ne veux même plus de lumière, je reste dans le noir de la salle de bains. L'eau chaude me fait du bien, mais comme d'habitude, au bout d'un moment j'étouffe dans cette atmosphère saturée de vapeur. Et puis, je n'ai pas la place de me retourner dans la baignoire, je me cogne partout… je finis par sortir.


J'enfile un t-shirt et vais m'allonger sur le lit. Je n'aime pas le contact de la vieille couverture, achetée exprès pour l'occasion (il faut du linge qui ne craigne pas les taches!), trop rugueuse, pas assez chaude. Je veux ma couette-doudou ! Mais je ne tiens pas en place sur le lit, j'ai envie de bouger. Je vais me balancer dans le couloir : j'ai accroché une lanière à la rambarde de l'escalier, face à moi, je l'entoure autour de mon bassin et me suspends dessus. Ca fait du bien, j'ai l'impression que mon bassin est un peu moins soumis à la pesanteur… Léo me demande si je veux qu'il appelle Sybille, je réponds que non : la douleur est bien présente mais je sens que je gère encore.


Je demande à Léo s'il a mis le chauffage. Il me dit que oui, mais j'ai un peu froid. Je lui demande de monter la température, mais il répond qu'il ne sait pas faire fonctionner le programmateur… Je suis furieuse, c'était justement ce que je ne voulais pas : faire un cours sur le programmateur en début de travail ! Je le fais pourtant, j'ai envie d'avoir chaud. Du coup je reste en bas, j'accroche la lanière à un nouvel endroit, en hauteur, pour pouvoir m'y suspendre sous les bras. Léo descend mon ballon.


Je marche, je chante, je fais des sons, je me balance, debout, sur le ballon, en suspension… Je coche toutes les cases sur la liste de la parfaite petite accoucheuse physiologique. La bonne élève… mais terriblement dans le contrôle : « je fais tout bien, donc ça devrait aller super vite. » Et puis, j'ai l'impression que Léo est stressé, et je n'arrive pas à lâcher prise sur le coup du chauffage !Je ne suis pas encore dans ma bulle, mais les contractions comment à faire vraiment mal. Je continue mon petit rituel. Vers 4h du matin, j'annonce à Léo : « à partir de maintenant, tu peux appeller la sage-femme quand tu veux. » Une manière de dire « je veux bien que tu l'appelles, mais je ne veux pas en prendre la responsabilité si c'est en fait trop tôt ! »

Sybille arrive vers 5h-5h30. Je commence à être dans ma bulle : je l'entends arriver d'une oreille, mais sans vraiment sortir de là où je suis. Elle me masse le bas du dos, me dit des mots d'encouragement. Puis elle me propose de m'examiner. Je sursaute quand elle touche mon col, ça me fait mal. Elle ne me dit pas où en est l'ouverture, mais elle nous avait prévenues que c'était ce qu'elle faisait : parler de chiffres, ça renvoie trop dans le mental ! Elle a bien fait de ne rien me dire : elle me confiera, après la naissance, que mon col était en fait à peine ouvert et très dur, d'ou ma sensibilité au moment de l'examen ! Et dire que j'avais l'impression de faire tout comme il fallait pour que ça avance…


Je suis allongée au sol, sur le tapis de gym d'Elsa recouvert de la peau de mouton. À chaque contraction, j'ai besoin de me redresser : Léo me soutient, vient se placer devant moi, je suis dans ses bras et je m'appuie sur lui. Je vomis plusieurs fois, la douleur est vraiment très forte. Comme pour la naissance d'Elsa, la douleur est très intense dans le sacrum.

Sybille, entre deux contractions, me demande si j'ai confiance : je réponds que j'ai très mal, mais que j'ai confiance. Sans en être totalement sûre : est-ce que j'ai vraiment confiance ou est-ce que j'essaye de m'en persuader ? Elle me donne des granules d'homéopathie, qui me paraissent énormes sous ma langue.

Puis Sybille va parler avec Léo, je continue à me balancer sur ma lanière. Je ne suis pas très confortable finalement : ça tire sous mes aisselles, me cisaille le buste. Mais je continue : c'est comme ça qu'il faut faire, non ? Sybille revient et me demande alors si je ne veux pas qu'Elsa aille chez Clem. Je n'y avais pas pensé, mais oui, en fait je veux bien. Léo appelle Clem qui vient chercher Elsa, toujours endormie malgré les sons forts que j'émets ! Clem est, paraît-il, très impressionnée de me voir comme ça. Elle voudrait me prendre dans ses bras, mais Léo lui déconseille de peur de me sortir de ma bulle.


Quand Elsa est partie, je réalise à quel point je suis mal installée ici. J'ai mal, je suis fatiguée, je veux dormir : je veux mon grand matelas, et ma couette-doudou ! Avec le recul, sans doute qu'inconsciemment, je (me) retenais, de peur de réveiller Elsa : cela explique en partie pourquoi le col ne s'ouvrait pas...

Je monte et vais m'allonger sur le lit. Je suis bien mieux, je m'endors. Les contractions s'espacent, je m'endors vraiment entre. Quand une contraction revient, je fais des sons, mais moins intenses, comme si je ne voulais pas gaspiller mon énergie. Je fais la respiration de la vague aussi. Léo est assis près de moi, et sa présence ajoute à la chaleur qui m'entoure.

Vers 7h30 du matin, je me réveille et je vois qu'il n'est plus là. Non, j'ai vraiment besoin de quelqu'un, qu'on me dise que tout va bien, que le travail avance bien, que je m'en sors bien ! Je voudrais que ce soit Sybille qui me rassure, c'est elle la « pro ». Quand Léo revient, je lui demande :- Où est Sybille ?- Elle est partie. Elle dit que tu n'es pas prête, que ton col ne s'ouvre pas et que ça peut prendre la matinée.


A l'intérieur de moi, quelque chose s'effondre. Quoi ? Toute la matinée ? Mais je ne vais jamais tenir ! Je suis trop fatiguée, j'ai trop mal… non, ce n'est pas possible ! Et pourquoi mon col ne s'ouvre pas, alors que je fais tout « comme il faut » ?!

Me revient alors la visualisation de fermeture du col que nous avions faite au yoga, avec Julie. Celle-ci nous avait mises en garde : pensez bien à déverrouiller le col quand le terme approche : certaines femmes ne s'ouvrent pas parce que la visualisation a trop bien marché !Le livre de Martine Texier, « Accouchement, Naissance, un chemin initiatique » est dans ma table de nuit. Je demande à Léo de le prendre, et de me lire la partie sur l 'ouverture du col. Il la trouve et commence à lire : « Pour ouvrir le col, blablabla… pour refermer le col... » « Stop ! Tais-toi, c'est bon ! » Je fais la visualisation : à chaque respiration, je vois mon col s'ouvrir tout doucement.

Et là, c'est incroyable : cinq minutes plus tard, la poche des eaux se perce. Cette sensation d'un ballon plein d'eau qui éclate en moi, ce flot chaud et abondant qui me submerge. Et quelques contractions plus tard, je sens que quelque chose a changé : ça commence à pousser. C'est vraiment ça : ce n'est pas moi qui pousse, « ça » pousse ! Les sons qui sortent de ma bouche changent aussi : ils montent progressivement du fond du ventre vers la gorge.


Je ne suis plus une femme qui accouche, je suis un animal. Je me mets à quatre pattes, et je rugis à chaque contraction. La douleur me paraît insoutenable, je ne contrôle rien, ni mes cris, ni l'intensité de la poussée. Pourtant, c'est là que j'ai vraiment confiance. C'est mon corps qui prend les commandes, et mon corps assure… Je sais que maintenant, mon bébé est tout près.

Léo rappelle Sybille : « La poche des eaux s'est percée, et j'ai l'impression que ça s'accélère... » « C'est Ariane que j'entends crier derrière ? J'arrive ! »

Léo revient, s'assoit sur le lit face à moi. A genoux, je me suspends à son cou, je pèse de tout mon poids, comme pour m'ancrer dans le sol pour y puiser les ressources nécessaires. Il est mon socle, mon lien avec la Terre.


Les poussées continuent, une puissance inouïe qui me traverse, ce n'est pas la mienne, c'est quelque chose de… cosmique ! Je suis un canal de Vie, c'est la vie qui me traverse, qui sort de moi, c'est incroyable. Je me sens reliée à toutes les Femmes dans ma vie, à toutes les Femmes du monde qui ont accouché, à cette puissance que nous avons toutes : mettre au monde...

Mais le rappel à des choses plus prosaïques : je me suis fait caca dessus ! Léo s'en occupe, je ne m'encombre pas de pudeur ou de gêne, je ne peux pas, ça pousse ! Comme il n'est plus devant mais derrière moi à essuyer, je prends appui sur le mur face à moi, toujours à genoux.Je sens la progression du bébé, le « tunnel de la naissance » me semble faire des kilomètres ! Régulièrement, je pose ma main sur mon sexe, me demandant s'il approche de la sortie. Je le sens qui descend, ça brûle, ça brûûûûûûle… vite, il me faut un gant chaud sur le périnée ! Pas le temps de prendre des pincettes, je dois être efficace dans mes directives, je ne sais pas si Léo sait où se trouve mon périnée… « Lâche mon cul, j'veux un gant chaud sur la chatte ! » Simple, direct, efficace. Et élégant ! Il me l'amène, le pose, je le repositionne là où j'ai besoin. Une nouvelle contraction arrive, je reprends appui sur le mur… et je l'entends : « La tête est sortie ! » Pas le temps de mettre ma main pour sentir sa tête, à peine celui de reprendre ma respiration… Dans cette demi-seconde, je suis surexcitée, plein de confiance, de puissance et de fierté : mon bébé arrive ! Et floutch, le reste du corps sort du mien. Je l'entends pleurer, il va bien ! Il pleure ce qui me semble longtemps, une ou deux minutes.L'exclamation de Léo : « C'est un garçon ! » par-dessus ses pleurs, je reste un peu sonnée, j'ai besoin de reprendre mon souffle… Je reste en appui sur le mur, me ressaisis, me rassemble. Je me retourne péniblement, il faut passer une jambe par-dessus le cordon, m'asseoir. Mon bébé contre moi. Il va avoir froid, une serviette, sa couverture ! Il ne pleure plus. Il est là.


Son regard. D'un noir profond, étonnant. Un trou noir qui m'absorbe et me fascine. Un regard pas encore posé sur ce monde, encore dans celui des anges. Je regarde mon fils, heureuse et pourtant perturbée : qui est ce petit humain ?! C'est un étranger dans mes bras. Je l'aime, mais je n'ai aucune idée de qui il est. Il nous reste la vie pour nous découvrir...


Sybille arrive, 1/4 h après le bébé. Le cordon a cessé de battre, le placenta est décollé : la délivrance sera facile. Tant mieux, c'est ce qui m'angoissait après la rétention placentaire pour Elsa ! Léo coupe le cordon, je suis toujours un peu dans les vapes. Puis Sybille me propose de m'aider pour la délivrance, fermement et avec bienveillance. Je me mets à genoux, je pousse deux fois (je sais encore pousser ! Incroyable!), et vlouf ! Je comprends pourquoi on appelle ça la « délivrance » ! Cette sensation que tout est terminé, mon utérus est libre ! Et je retrouve un peu mes esprits…

Je ne sais plus quand le bébé est venu au sein… avant, après la délivrance ? Je n'aurais pas dû attendre aussi longtemps pour écrire !

Elsa est arrivée vers 10h (la naissance était à 8h30), le bébé était dans son lit. Elle l'a regardé intensément, et a demandé : « c'est le bébé qui était dans ton ventre ? Parce que ton ventre il est encore gros ! »


Les jours qui suivent… des amies bien intentionnées me disent : « J'espère que tu n'as pas eu trop mal ? » Ca me fait sourire. Bien sûr que si, j'ai eu mal ! Mais il y a quelque chose au-delà de la douleur, qui prend le pas dessus. Ce n'est pas la douleur que je retiens, c'est l'expérience initiatique dont parle Martine Texier : quelque chose meurt en moi, c'est une autre moi qui renaît, et cette reliance à l'Univers, à la puissance du Féminin sacré, le mien et celui de toutes les Femmes. Et cette petite vie qui s'extirpe de mon ventre, pour tout faire tout seul : respirer, digérer… Je suis émerveillée que tout cela soit possible, alors que je me suis juste laissée traverser par la puissance de Vie.


Je l'ai fait !





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